Inde

"Sans transition..." - Bombay - 15 novembre 2002

   ... je me retrouve au milieu des bidonvilles, le choc ! Le vélo remonté, il me reste un problème de taille à régler : le gonflage de mes pneus ! En Iran, je n'ai trouvé que des pompes énormes, bien trop encombrantes pour le voyageur que je suis. Rapidement, je suis pris en charge par un indien qui me conduit à une station service. Parfait... Le compresseur se charge d'impulser de l'air dans la chambre avant qui fait pchiiit en se dégonflant aussitôt ! Elle s'est déchirée lorsque j'ai roulé à plat sur la jante. Pas grave, je change de chambre à air et utilise celle achetée en Turquie. L'embout n'est pas le même ! Impossible de gonfler... Je suis mon guide qui me conduit vers un réparateur de vélos. Pas de ces réparateurs dont la vitrine brille des reflets des bicyclettes neuves. Non, j'arrive au milieu d'un bidonville où les cochons, pas roses mais gris, et les corneilles se partagent les détritus qui jonchent les ruelles. Des gamins, pieds nus, m'escortent dans la poussière jusqu'à ce garage pour vélo où les bicyclettes sont aussi ternes que les baraquements en tôle. Evidemment, j'en jette avec mon vélo jaune et bleu que j'ai astiqué en le démontant. Il est comme neuf après les 7500 kilomètres parcourus. Le garagiste, tee-shirt rouge délavé en lambeaux, me vient en aide et me voilà avec deux pneus gonflés et prêts à rouler.
   Si l'Iran m'a bousculé, plongé au cœur des bidonvilles dès mon arrivée, l'Inde est un choc, heureusement amorti par l'accueil d'une famille dont un ami m'a donné l'adresse (merci Pascal...)


"Briqueterie" - Makou - 22 novembre 2002

   Le long de cette petite route au cœur de l'Inde, de nombreuses briqueteries fournissent des matériaux de construction pour les maisons de la région. Je m'arrête pour regarder le mode de fabrication. Les hommes, avec pioche et pelle, mélangent la terre à de la terre et à de l'eau pour faire une pâte. A côté d'eux, des femmes accroupies pétrissent cette terre en ajoutant de la poussière noire (charbon?). Elle emplissent alors les moules qui forment des briques que des adolescents alignent sur le sol pour un séchage au soleil. Un peu plus loin, je découvre l'étape suivante. Les briques séchées par le soleil sont entassées pour former le four dans lesquelles elles seront chauffées. En observant les étapes de fabrication, je comprends mieux également les inégalités entre hommes et femmes et la dure vie de celles qui appartiennent aux basses castes : paysannes et intouchables. Sur le tas de briques, un homme est assis, c'est le chef de chantier qui veille au bon déroulement des opérations. Deux femmes assurent le transport des briques entre la zone de séchage et le four. Oh, il n'y a que vingt mètres mais parcourir d'innombrables fois cette distance avec seize briques sur la tête relève du défi. La plus jeune des deux femmes n'en porte que douze mais le chef insiste pour qu'elle soit aussi performante que sa collègue. La jeune femme proteste mais sur la planche posée sur un tissu qui recouvre sa tête, elle place, seule, seize briques tel un funambule. Les quatre briques supplémentaires pèsent sur sa tête et sur sa marche. Elle se déhanche en courant presque.
   Alors que des ruminants aux cornes décorées broutent tranquillement à côté de moi, je pense à ces femmes traitées comme de simples animaux de bât...


"La scène de ménage" - Mangalwedhra - 22 Novembre 2002

   Je vais lentement, j’avance sans bruit sur cette petite route de campagne à l’allure de savane tant le sol est aride et la foret clairsemée. Le calme ambiant est soudain altéré par des cris qui viennent de là-bas, devant. Sur le bord de route, quelques gens semblent s’agiter. J’arrive à leur hauteur et comprends le pourquoi de tant de bruit. Enfin, à vrai dire, je ne comprends rien à ce qui se passe. Un pied à terre, j’essaye de décrypter la scène Il y a un homme et quatre ou cinq femmes en guenilles. L’homme, mal formé à la démarche boiteuse, tient une femme par les cheveux. La femme crie et se débat et se libère de la poigne de l’homme. Autour, les femmes restent stoïques. Pas une ne bouge ni ne dit mot. Libre, la femme ne se calme pas pour autant. Elle s’assied à quelques pas de son mari(?) et lui crie dessus avec une rage féroce. Sans doute les pires insultes qui puissent exister en Tamoul, la langue du Tamil Nadu. Mais les cris ne suffisent pas à assouvir sa rage. Elle prend une poignée de cailloux qu’elle jette avec violence à la face de l’homme. Armé de ses béquilles, il se précipite sur elle et la menace. Les cris se répondent alors. Les femmes qui assistent à la scène n’interviennent pas. La suite? Je n’en sais rien. Mal à l’aise, j’ai préféré continuer ma route vers quelques douceurs... La lecture d’un roman m’apportera plus tard un élément de réponse. Bama, une dalit (intouchable) d’un petit village du Tamil Nadu, est aujourd’hui institutrice. Son roman, Sangati, décrit avec énergie et humour la dure vie des femmes des basses castes qui trop souvent subissent, après de longues journées de labeur, les foudres de leur mari. En se révoltant, certaines meurent sous les coups d’hommes en furie...

Référence du roman :
  "Sangati, par Bama, traduit du tamoul par Josiane Racine. Editions de l’Aube."


"Pèlerinages et cérémonies" - Idapur - 23 novembre 2002

   L'Inde me dévoile, au fil des kilomètres, son vrai visage. Celui de la rudesse du monde rural. Celui aussi de ses cultures et de ses religions. Nombreux sont les pèlerins qui cheminent pieds nus dans la poussière. Ils sont vêtus d'un drap blanc, plutôt gris de saleté, et d'un turban orange. Ces hommes grisonnants n'ont qu'une musette pour bagage et un drapeau orange enroulé autour d'un bâton qui leur servira sûrement pour manifester leur joie. Je vois aussi des petits groupes de personnes jouant de la musique et demandant l'aumône en échange d'une bénédiction. Plus mystique cette rencontre : un homme boiteux se met à prier tous les 100 mètres et se roule par terre au milieu de la route...
   Un autre jour, alors que je suis assis dans le coin d'une petite place et que j'observe la vie qui s'y passe, j'entends de la musique. C'est une procession comme j'en ai observée une ce midi dans une autre ville. Les musiciens s'en donnent à cœur joie. Surtout celui à la percussion. Je les suis à travers les ruelles. Une centaine de personnes forment un cortège et portent quelques offrandes : des étoffes, des fleurs, de la nourriture. La procession s'arrête devant une cour où se dresse une grande toile. On m'invite à entrer, croyant que je veux offrir la pastèque que je viens d'acheter! Mais non, ma curiosité cesse là, à la porte de cette cour...


"Le contrôle d’identité" - Honalli - 29 Novembre 2002

   Il est 8 heures et je pédale dans l’agréable douceur matinale de cette calme campagne. Une moto me double chevauchée par deux motards. Elle ralentit et vient à mes côtés. "hello, come from?" me fait le passager arrière. "France" répondis-je brièvement. Le même individu me fait signe de m’arrêter en me demandant mon passeport. "non, pourquoi devrais-je vous montrer mon passeport?"fis-je en continuant à pédaler. C’est que le duo ne m’inspire guère... "Je suis de la police!" me fait le passager en me montrant rapidement une carte écrite en hindi. Je demande à la revoir, tout en roulant, mais elle a déjà disparu dans sa poche. Carte de police ou de membre de l’équipe de criquet? Allez savoir... Bluffe-t-il ou est-il réellement policier? Je continue à avancer sans marquer la moindre hésitation. Il réitère sa demande «: passeport!". Je râle en montrant le fond d’une sacoche pour signifier qu’il n’est pas à portée de main. Il m’interroge alors tout en continuant à rouler et c’est vrai qu’il a l’air d’en connaître un rayon en matière de passeport «: date d’entrée en Inde, durée de validité...". Alors, trafiquant de passeport ou policier. Je n’en saurai jamais rien. Après cet interrogatoire à 25 à l’heure, la moto accélère pour disparaître au loin. En arrivant à Mumbai, j’ai téléphoné au consulat pour me faire connaître et demander quelques renseignements «: existe-t-il des contrôles de police en civil? On me répondit à côté par une autre affirmation «: Oh, de toutes façons en Inde, même la police est corrompue!" Alors peut-être que ces motards étaient des policiers qu’un bakchich n’aurait pas dérangés... Finalement, ce contrôle d’identité inopiné fut le seul que j’ai du subir en Inde au cours de ces 80 jours. Souvent, après leur avoir demandé la direction à suivre, les policiers me proposaient un thé sans même me contrôler. Ce qui renforce un peu plus ma suspicion sur ces prétendus policiers...


"Iran, post-scriptum" - Mysore - 4 décembre 2002

   J'avais écrit, en Iran, un article sur mon ressenti vis à vis de la population iranienne. Je l'avais gardé pour moi. Autocensure, non par crainte d'une fatwa lancée à mon égard mais, simplement parce que j'avais peur de me tromper, de juger de façon un peu hâtive, et puis... Et puis, j'ai reçu aujourd'hui un email de Frédéric. Vous vous souvenez, ce globe-trotter français rencontré en Iran. Celui qui m'a prêté 150 dollars et s'est fait voler son appareil photo à l'hôtel. Oui, lui-même. Que disait son message? Il me remerciait de lui avoir fait gagner 150 dollars! C'est le monde à l'envers, non... Et comment? Je lui laisse la parole, voici ce qu'il m'écrit: "Bonjour. Me voila donc de retour d'Iran. Content de savoir que David est bien arrive en Inde et que j'aurais contribué, même brièvement, à la bonne marche de son voyage. Ce sera sympa de le suivre via son site Internet et de continuer a rêver en attendant de repartir à mon tour. Je vais même pouvoir le remercier de m'avoir économisé 150 dollars ! Eh oui, peu de temps après l'avoir rencontré, je suis allé me balader dans les montagnes près de Shiraz (toujours en Iran) et me suis fait délester de tout mon argent par 3 bandits. Malgré le vol de mon matériel photo quelques jours auparavant à Téhéran, j'étais toujours en grande confiance et n'avais pas pris la peine de bien planquer tous ces beaux dollars ! Tant mieux pour David et tant pis pour mes voleurs qui auraient été bien content avec 150 dollars de plus.
   J'avais heureusement laissé un billet de 100 à l'hôtel qui m'a suffit pour finir le séjour. Frédéric Fauvel". Pourtant Frédéric m'avait dit :"souvent en Asie centrale on demandait à voir mes dollars. J'ai toujours refusé!".
   Non, je ne crois plus aux coïncidences. Je ne suis resté que 25 jours en Iran mais le mot vol résonne en écho : deux vols à l'égard de Frédéric, vol des dollars d'un couple français du cote d'Ispahan (rencontrés à la frontière turco-iranienne), vols distincts de mes jumelles et de ma pompe. Finalement, je m'en tire plutôt bien. Bien sur, ce n'est que l'œuvre de quelques individus mal intentionnés. Mais ces histoires de vol, les rencontres incertaines et les confidences des heureuses rencontres m'ont fait ressentir un sentiment profond de frustration chez les iraniens. Ils parlent de dollars, ils se cachent pour jouer aux cartes, pour boire un verre d'alcool et pour écouter de la musique pop. C'est sûr, ils voient en ces européens de passage l'incarnation de la richesse et de la liberté. Oui, je l'ai ressenti plus qu'ailleurs. Plus qu'en Turquie et même plus qu'en Inde où je me balade depuis vingt jours. Comme j'ai ressenti ce clivage entre conservateurs et réformateurs. D'un côté, les fervents défenseurs d'une république islamique répondant strictement aux préceptes du Coran. Ceux qui brûlent, poings levés, des drapeaux américains devant l'ancienne ambassade des USA ce 4 novembre (vu par Frédéric) pour commémorer l'exil de Khomeyni vers la Turquie. Sans rapport avec les USA mais ... De l'autre côté, des réformateurs qui, alors que je campe dans le désert su Dacht-e-Kavir (et oui, jamais là où il faut...), manifestent dans les rues de Téhéran contre la peine capitale infligée à un enseignant qui a critiqué le Coran. Non, je ne remets pas en cause la religion et la culture du pays mais sa constitution qui n'est qu'un leurre de démocratie. Ici, en Inde, je vois régulièrement des femmes musulmanes (12%des indiens sont musulmans) porter la burkha comme je ne l'ai jamais vu en Iran mais ce n'est pas imposé. C'est, je l'espère, par profonde conviction. Souvent, d'ailleurs, je vois ces mêmes femmes cheminer en compagnie des femmes hindouistes en sari coloré, ensemble faire les boutiques. Quel contraste et quelle belle image de liberté de pensée !
   C'est sûr, l'Iran va évoluer vers plus de liberté dans les années à venir. J'aimerai alors repartir à sa découverte pour en ressentir les conséquences...


"Lodge" - Gundlupet - 5 décembre 2002

   Fini les bivouacs... Enfin, pour un moment. Camper à l'abri des regards est difficile. Puis la nuit tombe à 18h00... J'ai donc décidé de changer mes habitudes et de dormir à l'hôtel. A l'hôtel, pas vraiment... Ici, "hôtel" signifie "restaurant". Le premier soir, je ne comprenais pas que l'on me refuse systématiquement une chambre dans ces hôtels. Effectivement, à moins de dormir sur une table ou dans l'évier... J'ai donc compris que c'est dans les "lodges" (chambre en anglais), que l'on peut dormir. Trouver une chambre n'est pas un problème. Dans la moindre ville existe un lodge. Trouver une chambre digne de ce nom en est souvent un! C'est vrai que pour 2 euros (voir 1!), il faut pas trop être regardant mais parfois, je regrette la plénitude d'un bivouac tant la crasse et le bruit peuplent ma nuit. Et je n'ose pas vous écrire en onomatopées ce que je peux entendre : ronflements, crachats, raclements de gorges... J'arrête la nausée me revient. Vous aussi? Tableau noir pour nuits blanches... Quand l'électricité est là, (l'autre jour, arrivé dans la ville à 18h00, l'électricité n'est arrivée qu'à 21h00!) je lis, écris et flâne dans les rues de ces petites villes très animées où les échoppes ne ferment leurs portes que vers 22h00... au petit jour, toujours réveillé par le vacarme ambiant, je me lève et prend la route...


"Plein sud" - Gundlupet - 5 décembre 2002

   Plein sud, direction la réserve de biosphère des collines de Nilgiri... Après avoir grimpé sur le vaste plateau du coeur de l'inde, au niveau de Pune, je roule dans une campagne très cultivée : maïs, tournesol, riz, coton où les travaux des champs sont essentiellements manuels. Des labours, semailles aux moissons. J'ai bien vu quelques batteuses et même une moissonneuse mais elles sont très rares. Partout des cultures et partout des gens! Il est difficile de faire une pause sans être dérangé tant la population est dense. Pas 100 m sans voir un indien! Ma route passe par Bijâpur, une ville aux mausolées islamiques magnifiques datant du 16 et 17 ème siècle. Je découvre les "caves temples" hindouistes de Bâdâmi et le village en ruine Vijayanagar (Hampi) qui fut la capitale d'un vaste empire hindouiste au 14 eme siècle. A Belur, je visite le temple hindouiste Channekeshava érigé à partir de 1116. Je suis stupéfait par la finesse des sculptures. Enfin, après 1200 km plein sud, me voila à Mysore. Quoi visiter à Mysore? Et si j'allais faire une visite médicale...


"Routes indiennes" - Gundlupet - 5 décembre 2002

   En arrivant en Inde, je m'attendais à une circulation anarchique et dangereuse pour un globe-rouleur... A Mumbay, c'est vrai, la ville résonne comme un klaxon! En campagne, sorti des grands axes, le calme. Evidemment, les voitures sont quasi inexistantes. Seules quelques camions et les bus circulent sur ces routes secondaires en piteux état. L'autre jour, j'ai poussé mon vélo sur 4 km de route en réfection. J'ai changé mon rétroviseur de cote car ici les volant sont à droite des véhicules. Mon guidon reste en place mais il m'arrive de prendre les ronds-points à l'envers... Je prends donc un grand plaisir à cheminer sur ces routes où je découvre de nouveaux compagnons. Des serpents à la taille impressionnante, des oiseaux colorés et à la forme étrange et puis des singes assis sur le bord de route. A la première rencontre de ces primates, je préfère mettre pied à terre ne connaissant pas leur réaction à la vue d'un pédaleur. Ils me regardent passer avec des mimiques si humaines que je m'attend à un "hello, what is your name?". Non, ils ne me sautent pas dessus, je peux continuer ma route...


"Plastique" - Pollachi - 6 décembre 2002

   Dans les collines de Nilgiri, au sud de l'Inde, de nombreux écriteaux signalent l'interdiction d'utiliser des poches plastiques qui finissent par souiller l'environnement pour longtemps. Depuis que je consomme de l'eau en bouteille, j'ai mon côté "écolo" qui vacille! Quelle solution à ce problème : comment boire de l'eau sans s'intoxiquer et sans polluer... La solution la plus propre est d'utiliser l'eau du robinet que l'on purifie avec des pastilles chlorées. Solution idéale pour un court séjour mais en voyage au long cours, l'estomac risque d'en prendre un coup... En Inde, j'ai trouvé un compromis. Je m'abreuve en mangeant des fruits remplis d'eau tels que pastèques et grenades. Sur le bord de route, je m'arrête 2 ou 3 fois vider le contenu de coconuts vendus quelques roupies par des hommes ou des femmes qui vous les ouvrent à coups de machette. Je préfère distribuer ainsi mes roupies plutôt qu'aux multinationales Pepsi, Coca et Nestlé qui mettent de l'eau en bouteille... Que pourtant j'achète pour finir de me désaltérer. La bouteille vide, je la donne aux femmes rencontrées sur le bord de route. J'ai remarque qu'elle s'en servait pour le stockage de denrées. Et voila mon côté "écolo" qui se redresse un peu...


"Dans la jungle" - Ooty - 7 décembre 2002

   En quittant le parc national de Mudumalai, je chemine sur une petite route au milieu d'une forêt clairsemée. En commençant à gravir les collines de Nilgiris, la forêt se densifie et devient sauvage. Une piste d'éléphants traverse la route. Je fais demi-tour et décide de la suivre. Je quitte mes sandales et lace mes chaussures. Je cache mon vélo derrière quelques gros buissons et pars à la poursuite des pachydermes. Evidemment, la sente est énorme. Ils sont passés là il y a peu de temps comme en témoignent les tas de crottins et les branchages cassés. Derrière chaque buisson, je m'attends à voir les éléphants. Non, simplement leurs traces. Là, un d'eux semble s'être roulé sur le sol tant l'herbe y est arrachée et aplatie. Des nouveaux chants d'oiseaux résonnent dans la forêt. Je suis seul dans la jungle et commence à ressentir la richesse de ce milieu. Mais après quelques centaines de mètres me voilà pris d'effroi... Pure fiction, mais l'image du tigre ne cesse de s'imprimer dans un coin de mon cerveau. Si le désir de suivre la piste est immense, l'incertitude et la peur m'y font renoncer... Alors je m'arrête là, m'assieds sur un rocher et j'essaye de ressentir pleinement la vie de cette jungle...


"Hills stations" - Coonor - 7 décembre 2002

   Dans les collines qui bordent le sud ouest de l'Inde, se trouvent des villes touristiques. Ca ressemble un peu à une station de ski sans neige ou à une station balnéaire sans mer... A 2000 m d'altitude, les indiens aisés d'en bas viennent ici chercher la fraîcheur, le brouillard et la pluie glacée! Un peu d'exotisme, quoi... Bon, j'exagère un peu mais c'est dans ces conditions que j'ai découvert Ooty et Coonor, deux "hills stations". Contraste brutal : le matin, je quitte la plaine et sa canicule pour gravir, dans la souffrance, 1500 m de dénivelé. Je me retrouve alors à frissonner dans le brouillard et sous la pluie... Je suis passé de l'été à l'hiver en quelques heures!


"Bars indiens" - Pollachi - 8 décembre 2002

   Je me souviens du petit bar du coin de la rue quelque part en France... On y vient boire un petit "noir" pour se réchauffer, un soda ou une "mousse" bien fraîche pour passer sa soif. L'été on s'installe sur la terrasse pour discuter jusqu'à la nuit. Au comptoir, y'a l'habitué, celui qui enchaîne "p'tit blancs" sur "p'tit blancs". A midi c'est Ricard ou ballon de rouge et pause casse-croûte devant la télé allumée dans un coin. Puis le vendredi soir et le samedi soir, la télé se tait pour laisser la place à un groupe de rock qui fait trop de bruit dans la petite salle. Ca ferme un peu plus tard pour les fêtards avec parfois bagarre à la sortie... Oui, je me souviens de quelques moments passés dans ces salles enfumées de Blois, de Rennes, des petits villages du Jura, des Pyrénées... Quelque part en France... Ailleurs? En Turquie, pas de bars avec alcool. Les boissons alcoolisées sont vendues dans de rares échoppes spécialisées. On consomme en cachette, souvent à l'écart des villages comme en attestent les nombreuses canettes métalliques observées sur les bords de route ou sur les aires de pique-nique. En Iran, alcool interdit mais pas inexistant! Comme j'ai pu le voir (non, pas le boire...). En Inde? Les bars existent dans les villes. Ils ont vitrine sur rue et quelle vitrine! Des bouteilles d'alcools forts (genre whisky) sont empilées à ne plus voir le vendeur. Ici, on achète sa bouteille et on va boire caché dans des isoloirs derrière la boutique. Non, je n'ai pas acheté ma bouteille de whisky pour aller noyer ma solitude ou fêter mon 10000ème kilomètre. Mais ces bars servent parfois à manger... A Bâdâmi, me voici donc à commander un repas dans un de ces bars. On me dirige vers un de ces isoloirs où l'on ferme le rideau. Je me retrouve seul entre trois murs et un rideau avec pour éclairage, une lumière tamisée... Pas à l'aise du tout! Le rideau s'ouvre... Mon repas? Non, un homme entre, grande bouteille d'alcool et verre à la main. Il s'assoit face à moi et... "what is your name?" Je râle en Français " qu'est ce que c'est que ce cirque! ..." et je quitte la scène. Evidemment, à la sortie de ces lieux, le spectacle est plutôt triste : la bouteille s'est vidée submergeant les neurones d'alcool derrière des yeux vitreux et provoquant une démarche titubante ou des échauffourées dans les rues... Voila à quoi ressemblent les bars indiens : des isoloirs où l'on vient boire à l'abris des regards...


"Les parcs nationaux" - Pollani - 7/9 décembre 2002

   Les parcs nationaux de Bandipur, Mudumalai, Nargharole et Wyanad constituent ensemble une vaste réserve de biosphère de 3000 km2. Dans ces collines du sud-ouest de l'Inde, des éléphants, tigres et panthères, parmi la faune la plus impressionnante, peuplent les forêts tropicales. Après des kilomètres de pédalerie, m'y voici... J'arrive au cœur du petit parc national de Mudumalai après avoir traversé celui de Bandipur. Je pédale au milieu des éléphants et des tigres... Mais dans ce petit village qui sert de centre d'information, que faire? Il est interdit de se promener dans la jungle environnante. Protection maximale, observation minimale! Je suis au milieu d'un écosystème à la biodiversité foisonnante et je n'ai le droit que de rester entre quatre murs... On me propose de faire une balade, une balade à dos d'éléphant ou en mini-bus. J'opte pour une découverte entre vitres... Affligeant! Pendant une demi-heure, le minibus fonce à vive allure sur les chemins sans jamais s'arrêter dans une aire propice à l'observation et sans que soit fait le moindre commentaire. Le centre d'accueil propose également des visites guidées mais ce matin j'ai eu un aperçu de ce que cela pouvait être : deux guides étaient suivis par une cinquantaine de personnes...
   Echappant à la vigilance des gardes, je trouve un petit coin de quiétude en descendant les rives de la rivière qui borde le village. A environ 5 kilomètres du village, je me retrouve seul au milieu de la jungle : des gros crabes marchent au fond de la rivière, des singes sautent de rochers en rochers pour éviter de se mouiller, un cerf broute sur l'autre rive, "notre" petit martin-pêcheur côtoie son grand cousin et au crépuscule, des chauves-souris géantes (de la taille des chouettes) survolent la cime des arbres... J'écourte un peu mon affût car ici la nuit ne tombe pas entre chien et loup mais entre tigre et panthère... De retour au village, je rencontre deux baroudeuses françaises parties visiter l'Asie pour un an et un jeune couple français qui vadrouille en Inde pour trois mois. Autour du "meal", nous discutons avec un garde du parc qui nous raconte des histoires de tigre. L'autre jour, un tigre est passé à proximité du village. Un autre dormait paisiblement derrière les buissons ce qui a permis à un collègue de le montrer à quelques visiteurs. La population de tigres est régulièrement suivie. Des gardes cheminent quotidiennement dans le parc pour y déceler les indices de présence...
   Après la visite très superficielle de ce parc, j'espère une découverte plus en profondeur du parc national "Indira Gandhi" situé plus au sud. Ce matin, après 30 km de petite route me voilà à l'entrée de l'aire protégée. Une barrière réglemente l'accès. Je me dirige vers le poste d'accueil pour m'acquitter du droit d'entrée. Le garde me précise que l'accès est interdit aux vélos! J'insiste et explique que je voyage à travers le monde pour y découvrir la vie sauvage. Et que l'autre jour dans le parc de Mudumalai, les vélos étaient autorisés... "Not allowed!" Assis sur une chaise, face au garde, je suis désemparé. Que faire? Le garde me propose de prendre un taxi pour aller au village d'accueil mais mon vélo devra rester là... Alors je proteste et fais part de mon amer ressenti au garde ": Aller au village, pourquoi faire? Un tour de minibus à vive allure sans intérêt! Les parcs nationaux n'offrent pas les moyens de partir à leur découverte, pas de sentiers, pas d'observatoires... Vous avez juste le droit de rester au village sans attraits!". Sur ce, ayant évacué ma mauvaise humeur, je repars sur mon vélo en observant les belles collines à la végétation luxuriante. Mais aux pieds des collines, des rizières et des cocotiers, plus de forêt...


"La vache au taureau" - Tamil Nadu-Pollachi - 9 décembre 2002

   Sur la route qui me conduit au parc national d’Annamalai où vivent tigres et éléphants, je suis interloqué par deux autres grosses bestioles : des buffles. A la sortie du village, sur la berme, ils sont "tenus en laisse" par deux hommes. A y regarder de plus près, ce n’est pas deux buffles que je vois la mais un taureau et une bufflesse. Dans ce petit coin perdu du Tamil Nadu, le vétérinaire ne joue pas les inséminateurs artificiels. Les hommes et leurs buffles ont rendez-vous ce matin pour une insémination naturelle. A quelques mètres, j’observe la scène. Les deux animaux sont stoïques, placides. L’homme au taureau essaye de stimuler sa bête en le poussant vers le derrière de la femelle mais non, rien... Pendant cinq minutes les hommes s’agitent en vain. Les buffles semblent s’endormir. Mais soudain, tout bascule! La femelle se met à uriner libérant quelques phéromones stimulantes, sortant le taureau de sa profonde léthargie. Les babines retroussées, la bête renifle dans cette posture si caractéristique : le flemmen. Les hommes se tiennent prêt à intervenir. mais c’est déjà fini! L’étreinte n’a duré que quelques secondes. Mais tout le monde semble satisfait, enfin surtout les hommes qui repartent avec leurs animaux sans mot dire. Sans doute se reverront-ils demain matin à la même heure...


"Kerala, nouvel état..." - Ponnani - 10 décembre 2002

   L'Inde est une fédération d'états aux cultures distinctes. Ce matin, quand l'hôtelier m'a demandé quelle était mon impression vis à vis du Kerala, je pensai "quelle différence? C'est l'Inde..." Et pourtant... La mer d'Arabie qui borde les côtes de cet état a fait naviguer et accoster de multiples influences : Vasco de Gama y débarqua avec son christianisme ainsi que les arabes et leur islam. Se côtoient, ici plus qu'ailleurs, églises, mosquées et temples hindous. Résonnent carillons, appels à la prière et tambourins... Je ne sais pas si le parti communiste est arrivé par la mer mais dans chaque village, la bannière rouge à la faucille et marteau vole au vent. Dans une petite ville que j'ai traversée, la majorité des hommes portaient une chemise rouge pour afficher leur conviction en cette période d'élection... Le Kerala a été le premier état dans le monde à élire un gouvernement communiste. Comme à Goa, un état voisin, c'est là aussi que se sont installés à l'ombre des cocotiers des européens dans les années 1960-70, les hippies...


"Dur, dur d'être hippie!" - Ponnani - 10 décembre 2002

   Les plages de sable fin bordées de palmiers... J'y vais! Direction plein ouest vers Ponnani où je vais jouer pour un temps les hippies, doigts de pieds en éventail sur le sable... Après 100 km de route, la plage et son air iodé. Enfin non, ça sent plutôt le poisson car je me retrouve au milieu des sardines qui sèchent sur le sable. Sur des centaines de mètres de plage, des hommes et des femmes, le dos cassé en deux, étalent ces petits poissons préalablement vidés que le soleil va déshydrater. J'ai d'ailleurs rencontré, dans les villages alentours, des vendeurs à bicyclette dont la caissette sur le porte-bagages était remplie de ces poissons. Pas besoin de klaxon pour appeler le client, l'odeur est un bon avertisseur!... Je chemine donc entre les poissons à la recherche d'une plage déserte. David, tu rêves! Ici, pas plus qu'ailleurs, tu ne trouveras un petit coin sans êtres humains. Pendant 5 km, je traverse des villages construits de feuilles de palmiers tissées. Tous les dix mètres, on m'interpelle. Le hippie naissant que je suis va s'énerver... J'abandonne, je m'arrête là pour déjeuner. Il est 13 heures et j'ai faim. Je mange sur la plage enrochée artificiellement à l'ombre des palmiers et de 10 jeunes indiens!... Non, je ne peux me baigner ici à cause des rochers et des spectateurs. Alors, je reprends mon chemin et finis par trouver un endroit où poser mon vélo. A l'abri des regards? Impossible. Mais ici, les curieux sont moins nombreux. Je m'arrête près d'une maison dans laquelle quelques femmes et des enfants farnientent à l'ombre dans leur cour située à 20 mètres de l'eau. J'attends un peu... Non, pas d'attroupement autour de mon vélo alors j'y vais, dans l'eau ! Une petite hésitation quand même : le village est à grande majorité musulmane et une famille se repose sur la plage. L'imam vient de lancer l'appel à la prière de la mosquée située à 200 mètres de là, les minarets quasi dans l'eau. Puis-je me baigner à moitié nu? Là-bas, des pêcheurs hindouistes rafistolent leurs filets tors nu... Je ne suis plus en Iran. Plouf! Hum, l'eau est au moins à 25 degrés! Mais le va et vient des vagues provoque un fort courant. Celui qui fait s'échapper le sable sous les pieds et défait le bracelet de montre! La Mer d'Arabie m'a pris ma montre! Ah, c'est trop dur d'être hippie... Et là-bas, autour du vélo, des jeunes commencent à devenir un peu trop curieux. Enfin, quelques instants de quiétude. Assis dans le sable, à l'ombre des cocotiers, je me gave de mon opium à moi : mangues, pastèques et grenades... L'extase! J'en suis accroc... Je regarde cette famille musulmane, les mollets dans l'eau, puis le pantalon trempé. On vient me questionner : pêcheurs, promeneurs, jeunes, gamins... Et moi qui rêvais d'un bivouac sur une plage déserte! Vers 17 h00 environ (je n'ai plus de montre), je quitte la plage pour chercher un lodge... Finalement, je préfère être globe-rouleur, c'est trop dur d'être hippie...


"Les gens du Kerala" - Payyanur - 12 décembre 2002

   Je sais pas pourquoi, mais il y a de la joie chez ces chez gens là... Ici, les gens sont "tout sourire", les "hello, what is your name?" et les "haye" (salut en anglais) résonnent en échos dans les ruelles. Ca pourrait faire mal à la longue mais la bonne humeur est contagieuse et j'ai le sourire qui "s'allume" tout seul. Chaque échange se termine par un petit sourire. Même dans la peine, le rictus est là, comme chez ce pédaleur qui, sur son tricycle chargé, ne peut s'empêcher, malgré l'effort, de lever la main et de me saluer. Si vous êtes en panne de sourire, n'hésitez pas, prenez un billet d'avion pour le Kerala. Je n'en ai jamais vu autant...


"Le tic" - Payyanur - 12 décembre 2002

   Ca devait arriver, j'ai attrapé un tic. Non, pas celui qui grimpe sur la jambe et qui plante ses crochets dans la peau pour sucer le sang. Non, ce tic là est gestuel. Tous les indiens l'ont... Je venais de perdre celui attrapé en Turquie et en Iran, ce petit signe de tête pour dire non, mais ma tête n'en fait qu'à la sienne!... Elle effectue un petit balancement pour ponctuer un "oui", un "non", un "c'est ça!", un "j'sais pas", un "touche pas à mon vélo!", elle se balance à tout va...


"Retrouvailles" - Mumbai - 21 décembre 2002

   Il est 4h00 du matin, je me lève pour un jour tant attendu : mes retrouvailles avec Séverine laissée sur le quai d'une gare italienne le 23 août dernier. Un taxi m'emmène à l'aéroport. Je prends un ticket pour le retour et attends, thé en main, devant le hall d'entrée du terminal 3. Cette heure d'attente passe rapidement et je frissonne de plaisir à l'idée de retrouver ma bien-aimée. Quelques occidentaux sortent du hall, Séverine devrait bientôt apparaître... Derrière la foule amassée devant la porte de sortie, je cherche du regard. De dos, là, je crois que c'est elle. J'hésite, avance doucement près d'elle et lui sourit. Nous nous serrons dans les bras et cherchons un petit coin tranquille mais les aéroports se prêtent mal à des retrouvailles amoureuses...


"Rivière sacrée" - Nasik - 23 décembre 2002

   Nasik est une ville de 800 000 habitants qui borde la rivière sacrée Godavari. Cette ville est un lieu de pèlerinage hindouiste pourvu d'une centaine de temples et de ghats, ces escaliers qui permettent de descendre vers l'eau sacrée.
   Je suis justement assis sur un de ces escaliers où se côtoient dans l'effervescence pèlerins, mendiants, marchands et vaches sacrées. En bas des marches, un petit temple aux bords duquel des femmes vendent des petites coupelles remplies de fleurs et d'une bougie qui seront déposés sur l'eau par les pèlerins. Plus loin, la rivière sacrée où des hommes, des femmes s'immergent en déposant des fleurs en offrande. Sur l'autre rive, un autre temple et dans l'eau, un site bien précis balisé par quatre piquets : l'endroit où les pèlerins viennent déverser les ossements et les cendres de leurs proches partis vers l'au-delà. A quelques mètres de moi, un homme vient justement accompagner vers le sacré un proche disparu. Après s'être purifié dans l'eau de la rivière, il s'assied face à celui qui va guider ses prières. Entre les deux hommes : des herbes, de l'encens, des huiles, des fleurs, un plateau ; autour, des passants, des enfants indifférents. L'homme, torse nu, un peu joufflu, verse les os contenus dans l'urne sur le plateau recouvert d'un tissu mauve. Pendant près d'une heure, il suit les instructions du vieux monsieur : il prie, dépose méthodiquement des offrandes sur les ossements et déverse de l'eau sacrée. Chaque geste est précis. Puis vient le moment de confier les cendres à la rivière sacrée. Plateau en mains, il se dirige vers l'autre rive en empruntant un petit pont et attend son tour. C'est à lui, il déverse le contenu du plateau dans l'eau, au milieu de gamins qui nagent. Il porte alors quelques gouttes d'eau à son front et s'en retourne. Le revoilà devant moi. Il s'immerge de nouveau, accompagné d'un proche, et dépose sur l'eau une coupelle qui, telle un petit bateau, transporte fleurs et bougie enflammée. Puis, il va offrir à la vache sacrée, dans mon dos, une poignée d'herbe fraîche achetée à une femme. Il n'y a pas de larmes ni de signe de tristesse chez cet homme mais des sourires partagés. En face, des dizaines de personnes viennent confier ainsi leurs proches disparus aux eaux sacrées. Mais, bizarrement, ici, le sacré côtoie le profane : les gamins nagent au milieu des cendres et des ossements. Un homme fouille le fond de la rivière remontant des poignées d'os à la recherche de quelques pièces qu'il place dans sa bouche. A l'aide d'un bâton, des gamins fouillent les sacs remplis d'offrandes qui flottent au gré du courant... Le sacré côtoie également la saleté : l'eau trouble de la rivière charrie les offrandes mais aussi les déchets de la ville...


"Réveillon de Noël" - Mandu - 24 décembre 2002

   Pas de sapin, pas de guirlandes, pas de cheminées, pas de petits souliers dans ce joli coin d'Inde. En ce 24 décembre, du côté de Mandu, nous visitons les ruines d'une forteresse musulmane du quinzième siècle perchée sur une colline, au milieu des baobabs. Le soleil se couche dessinant en ombre chinoise sur fond orangé les coupoles de palais et de mausolées, d'immenses baobabs, le vol ample de chauves-souris géantes. Instant magique...
   Au pays des tigres et des éléphants, quelles bestioles tirent le traîneau du père Noël ? Je n'en sais rien mais il ne m'a pas oublié : la famille, les amis, les voisins de St Denis sur Loire m'ont couvert de cadeaux : friandises, livres, musique, objets du voyageur...
   Mais, dans ce petit lodge, à la lueur d'une bougie, le plus beau de tous les cadeaux, je le serre maintenant dans mes bras...


"Traquenard à Omkareshwar" - Omkareshwar - 28 décembre 2002

   Omkareshwar est une petite ville sacrée qui domine de belles gorges. Après deux heures de bus et de chaos, nous arrivons à la petite gare routière. Ca grouille de pèlerins et de mendiants. Où aller ? Harcelés par des rabatteurs, nous nous laissons guider vers un hôtel... Allons-y... Dans la ville fourmillante, des marchands vendent des offrandes et une file d'attente interminable se forme dans la rue principale. Qu'attendent ces gens en guenilles ? Dans le calme, ils franchissent la porte d'un temple où l'on sert la " soupe populaire. " Derrière notre guide, nous cheminons dans un dédale de ruelles pour arriver enfin dans le lodge bon marché. Mais, surprise ! Le lieu est le repère de tous les touristes du coin... Il y a de ces touristes baroudeurs comme nous, tee-shirt, pantalon plein de poches, sandales, sec à dos ; des jeunes, boucles d'oreilles géantes, colliers de perles, cheveux longs crasseux, yeux vitreux, pieds nus, venus visiter l'Inde des clichés usés, celle des baba-cool ; des européens qui se prennent pour des sadhus, ces ascètes vêtus d'orange qui cheminent de temples en temples à la recherche d'une vie spirituelle. Les baroudeurs avec les baroudeurs discutent baroudages, les babas-cool avec les babas-cool fumaillent : " L'Inde, c'est cooool... ", les sadhus entre eux sont silencieux... Le tableau est presque risible, surtout lui, là, avec son polo rose à l'occidentale et sa culotte indienne, morceau de tissu blanc enroulé autour de la taille (dhoti). C'est drôle mais je n'ai même pas envie de rester ici. Séverine non plus. On nous présente la chambre qui ne vaut même pas 100 roupies... Décision est prise, après le repas où on nous propose entre autres plats indiens, des nouilles à la tomate et des pizzas ( clientèle oblige !) nous changeons de ville.


"Pauvreté, misère et mendicité" - Inde

   Parcourir l'Inde, c'est être confronté à une dure réalité, de la pauvreté à la mendicité. Pauvreté des paysans travaillant péniblement la terre, des semailles aux moissons. Mains calleuses crispées sur la bêche ou sur l'araire tiré par des bœufs. Leur espoir, cette joie au loin ? Une belle récolte, une vie meilleure. Pas celle-ci, mais la prochaine, celle promise par le dur labeur et les dieux priés...
   Miséreux sont ceux qui fuient la campagne pour la grande ville. Mais leur aventure échoue en périphérie, dans ces bidonvilles qui bordent les rivières nauséabondes, véritables égouts à ciel ouvert, le long des voies ferrées ou des grandes voies routières. Pas de travail, de la débrouille, de la " récup. " Leur espoir ? Je m'interroge... Est-il la simple bouchée de pain du lendemain ? Existe-t-il pire vie que celle-ci ? Malheureusement oui... Celle des lépreux, des accidentés, des mal formés, des malades, des aveugles... livrés à eux-même, ils cheminent vers les endroits de passage : les gares, les lieux de pèlerinage. Ils tendent la main, le moignon lépreux, exhibent la malformation accompagnant le geste de longues lamentations. Comment réagit le passant que je suis ? Fuite du regard ou main à la poche pour donner un fruit, quelques roupies...


"Transports en commun indiens..." - Inde - 22 décembre 2002 / 5 janvier 2003

   Plus je voyage en bus, plus j'aime le vélo !
   Quand je dis " bus ", je dois préciser " bus indien. " De loin, ça ressemble aux bus de chez nous. Quand on s'en approche un peu, on perçoit quelques différences : vitres en plexiglas pour éviter qu'elles cassent, carrosserie cabossée, pneus usés à l'extrême.
   Même si les dieux sont chouchoutés avant chaque départ (des colliers de fleurs parent, dans un nuage d'encens, la petite statue ou l'image posée sur le tableau de bord. Dieu du pneu ? dieu du frein ? du moteur ? Dieu du voyage, impossible !) , une fois installés, on regrette déjà le voyage à venir car, voyager en bus, c'est du bruit, des chaos, de la promiscuité, de la poussière, de la peur à chaque virage et au bout du compte, un traumatisme ! Plus fatiguant qu'une journée de vélo !
   Mais voyager en bus, c'est partager une tranche de vie, c'est rencontrer des gens. Comme ce couple qui nous prend en charge à chaque changement de bus et nous réserve une banquette. Au moment de nous quitter, ils préciseront au chauffeur notre destination pour que nous ne loupions pas l'arrêt. Cet homme qui va travailler à la ville et qui me donne son adresse au cas où je passerais près de chez lui pour visiter le joli temple sikh. Et puis, ces regards. Celui des enfants incrédules devant la blancheur et la blondeur de Séverine. Celui des femmes tout aussi interrogateur. Des sourires... Des chants aussi, ceux des pèlerins de retour des lieux sacrés : " Shiva, Shiva !!!... Are Krishna, are Krishna " Et puis, il y a la faune aussi : les poules au fond du bus, une chèvre dans l'allée, les singes sur le toit...
   Toutes ces animations font passer le temps mais le temps ne passe pas vite : environ 2h30 pour parcourir 80 km...
   Le train est ( en théorie !!) plus rapide et plus confortable. En théorie... Celui que nous avons eu l'infortune de prendre est arrivé avec 4 heures de retard pour nous emporter dans un voyage de 16 heures dans un wagon " couchette " jonché de détritus. Certes, la vingtaine de wagons rustiques tirés par des locomotives électriques ou diesel permettent de regarder défiler lentement le paysage (les trains express circulent à une moyenne de 60 km/h...). Pour prendre l'air, on peut même se pencher par les portes ouvertes ! Le train est le moyen de transport le plus utilisé par les indiens : 30 millions d'usagers quotidiens. Dans le couloir défilent, toutes les deux minutes, les marchands de thé, de café et de nourritures diverses. Mais également des mendiants : aveugles, mal formés, lépreux... Des enfants crasseux livrés à eux-mêmes, montent entre deux gares au moment du déjeuner ou du dîner ; ils poussent la chansonnette ou nettoient le sol avec leurs mains pour quelques roupies ou une bouchée de pain.


"Séverine" - Inde - 20 décembre 2002 / 6 janvier 2003

   Me voilà de retour après quinze jours de bonheur passés aux côtés de ma tendre moitié, infatigable cueilleur d’horizons.
   Aujourd’hui, je sais qu’on ne revient pas totalement d’un voyage en Inde. On rajoute quelques kilomètres entre soi et là-bas, on retrouve ses repères, la chaleur de son toit mais l’Inde est toujours là. Elle a inscrit au plus profond de moi ses sourires et sa poussière, ses beautés et sa misère et parfois me reviennent les odeurs qui emplissent les rues là-bas.
   J’y ai découvert un monde que je ne soupçonnais pas.
   Une des représentations que j’avais du bonheur est sans doute morte au pays de l’hindouisme. De ses cendres, elle renaît aujourd’hui en une certitude : le bonheur vient de l’Homme et non de ce qu’il a. Partout, l’Inde est sourire dans le chaos de sa misère, l’Inde est rires d’enfants dans la crasse et la poussière. Belle leçon ...
   Je porte aujourd’hui, à mon bras, ce bracelet de verre, c’est un peu de ce local univers attaché à mes pas. C’est le sourire de cette indienne qui l’a passé à mon poignet, c’est les « Bye, Bye !! » retentissants de ces enfants au bord du chemin, c’est cette femme altière à la tête chargée de bois.
   Ces quinze jours en Inde n’ont pas fini d’opérer en moi, et je crois que souvent je m’envolerai rejoindre David là-bas...


"Au-dessus de la jungle" - Pachmarhi - 29 décembre 2002 / 2 janvier 2003

   Pachmarhi est une paisible station climatique située dans l’état du Madhya Pradesh à environ 150 km de Bhopal. Après l’effervescence et la poussière des villes, les voyages chaotiques en bus, nous voici au calme au milieu de la jungle. A pied, à vélo (que nous louons), nous partons flâner dans les environs. C’est alors que nous découvrons un site merveilleux... Assis sur la corniche d’une falaise, nous dominons une vallée encaissée à la végétation luxuriante. A flanc de falaise, depuis des anfractuosités s’envolent des vautours qui planent au-dessus de la vaste forêt. Nous imaginons sous le couvert végétal les tigres et les panthères. C’est sûr, là, sous nos yeux, quelques gros félins somnolent ou guettent leur proie. "Craaaac!", "tu as entendu?" me fait Séverine, surprise. "oui, un craquement de branchage qui vient d’en bas..." répondis-je en scrutant aux alentours. Et si un tigre passait par-là... Les craquements continuent mais il est difficile d’en définir l’origine tant le paysage qui nous entoure est vaste. Puis soudain, je montre du doigt, " regarde là-bas, une tache blanche à la cime des arbres. C’est une troupe de singes qui sautent d’arbre en arbre ! ...". Un petit oiseau se pose devant nous dans une posture qui le caractérise : il déploie les plumes de sa queue comme un éventail laissant alors entrevoir un joli dessin fait de taches claires. Dans notre dos, sous un abri rocheux, la paroi est couverte de peintures rupestres dont certaines sont vieilles de 10 000 ans. Le soleil rougeoyant tombe maintenant sur l’horizon. Je ressens alors une plénitude absolue. Celle-là même qu’a du ressentir l’"artiste" des cavernes assis à notre place il y a quelques milliers d’années...


"Flâner dans Mumbai" - Mumbai - 3/4 janvier 2003

   Mumbai, anciennement dénommée Bombay, est la plus grande agglomération indienne avec plus de 16 millions d’habitants. C’est une ville melting-pot où toutes les religions sont représentées, où les temples hindous côtoient les mosquées et les églises. Melting-pot vestimentaire aussi comme me le dit madame Kulkarni : "on voit de tout à Mumbai, du bikini à la burkha". Flâner dans les rues de la ville d’un pas rythmé par un concert de klaxons, c’est découvrir les petits marchés de quartier installés le long des trottoirs ou bien être absorbé dans la foule d’un grand bazar comme à "Crawford market". Ici, des rabatteurs qui précisent d’emblée "no charges!', vous guident vers les épices mais on découvre entre les allées des images moins heureuses comme ces cacatoès et ces chiots en cage. Dans le centre ville, les palais et les immeubles historiques rappellent la colonisation anglaise tout comme ces bus à deux étages arrêtés au carrefour. L’endroit le plus visité est le "gateway of india", cet arc de triomphe situé sur le bord de mer, où les indiens viennent se faire photographier, prendre le bateau pour se rafraîchir de l’air marin et partir découvrir le vieux temple sur l’île Elephanta. Sur les trottoirs, les marchands ambulants proposent des boissons à base de jus de canne. Tiens, ici c’est le quartier des touristes étrangers suivis par les mendiants... Au coin d’une rue, oh surprise! Un éléphant... Mastodonte qui, d’un pas lent, avance d’échoppe en échoppe. Il incarne le dieu Ganesh et les passants, les marchands glissent une pièce dans sa trompe. Avec dextérité, non c’est une trompe, avec... précision, l’animal la transmet aux deux hommes perchés sur son dos. La verdure est également présente à Bombay comme sur les stades de cricket où des dizaines d’équipes s’entraînent. Celles des "pro" toutes de blanc vêtues et celles des gamins de quartier. Sur la plage de "Mahim bay", des jeunes se baladent en amoureux, le vendeur de cacahuètes chemine entre les détritus de plastique que ramassent quelques personnes. Des minuscules manèges de bois font concurrence aux vrais chevaux squelettiques. C’est tout ça Mumbai avec un peu plus encore : les bruits de véhicules vrombissant, klaxonnant, les appels à la prière du haut des minarets. Ses odeurs aussi, celle de l’encens des petits temples de coin de rue, celles du marché aux poissons, des rues "poubelles"...


"Le casque de chantier" - Manor - 6 janvier 2003

   Cet objet de plastique de couleur vive, jaune ou orange, bombé et souvent rainuré avec une petite visière. Un casque de chantier, quoi! Mais voir un casque de chantier sur un chantier est plutôt rare en Inde. On les trouve parfois sur la tête des motards... Complètement inutile mais peut-être rassurant. Je fus donc surpris, ce jour là quand je vis sur le chantier d’une highway (ces grandes routes), des casques jaunes dépasser d’une tranchée. Je fus même interloqué par la forme de ceux que portaient les femmes. On aurait dit qu’une sorte de gros tuyau de cheminée sortait sur le haut du casque. Ségrégation? Mais non, fonctionnalité! C’est que sur un chantier, les femmes ont la tache ingrate de porter les charges sur leur tête protégée d’un tissu. Mais sur un casque de plastique bombé... Alors les ingénieurs ont conçu le casque "cheminée" pour pouvoir y déposer les plateaux remplis de gravats, ciment...


"En route vers le Gujarat ..." - Tarapur - 9 janvier 2003

   Il est 10h30 ce matin 5 janvier. Me revoilà sur mon vélo... A 4h00 du matin, j’ai accompagné Séverine à l’aéroport pour son retour en France. Après ces deux semaines merveilleuses, nous prenons rendez-vous dans 6 semaines à Katmandou... Un dernier "thank you very very much" à la famille Kulkarni, qui m’a accueilli avec grande hospitalité, et je donne mon premier coup de pédale depuis deux semaines. Après 15 jours de traumatisme dans les bus, qui sont pires que des manèges à sensations de la fête foraine, je goûte aux joies du vélo... Pas longtemps! Après 200 mètres, crevaison au premier carrefour ! La chambre à air que j’ai changée avant mon départ s’est coupée, pincée qu’elle était entre la jante et le pneu. Sur le trottoir, entouré d’une petite foule, je redécouvre les contraintes du vélo... On m’apporte un thé et c’est dans la bonne humeur que je quitte Mahim, ce quartier de Mumbai devenu familier. En passant devant l’aéroport international, la vue d’un Boeing 747 au décollage me soulève le cœur, j’imagine Séverine à bord jetant un dernier coup d’œil sur les bidonvilles... Je quitte progressivement l’agglomération de Mumbai par ses quartiers les plus défavorisés : de simples cabanes de tôle, de toile, parfois de briques improvisées dans des terrains vagues. Pendant trois jours, je roule sur la highway 8 sans intérêt : ligne droite, camions vrombissant, klaxonnant et puant... Mais revoilà les joies des petites routes sans circulation où je traverse des villages et où je redécouvre des visages souriants... Je circule dans l’état du Gujarat, état frontière avec le Pakistan, où je me dirige vers le désert du Kutch...


"Viramgam, la jolie ville" - Gujarat - 10/11 janvier 2003

   Enfin, jolie... Ne vous imaginez pas l’une de ces petites villes rustiques de France estampillées "plus beau village de France" ou "ville fleurie"... Pourtant, en flânant hier soir à la lueur du faible éclairage électrique, c’est presque l’image que je me faisais de ces petites ruelles entourées de remparts. Les balcons de bois des vieilles maisons étaient finement sculptés de déesses et de monstres. En allant prendre un thé en grignotant quelques pâtisseries, comme chaque soir, le tenancier de l’échoppe me montre le petit temple richement décoré présent dans sa cour. "Il est vieux de 300 ans!" me précise-t-il avec fierté. D’ailleurs l’entrée de son échoppe a la forme de celles des temples et la porte en bois est magnifique... Devant tant de rusticité, je lui fais part de mon admiration : "city is beautiful!". Mon interlocuteur reste stoïque. Je répète "city is beautiful", aucune réaction. Dans cette région où la première langue est le gujarati, secondairement l’hindi et accessoirement l’anglais, je me dis qu’il ne comprend pas le mot "beautiful". J’insiste en faisant des gestes : "beautiful!!!". Assis à ses côtés, un homme intervient : "non, la ville n’est pas belle. Un seul endroit est joli ici, c’est le lac situé à quelques kilomètres." Sur ce verdict sans appel, j’avale mon thé et rentre me coucher. Mais je décide de consacrer la matinée de demain à explorer cette ville de 50 000 habitants. A la lumière du jour, je comprends mieux la réaction de mes interlocuteurs d’hier soir. Dire que la ville est belle est exagéré. D’ailleurs, je pense qu’aucune ville d’Inde ne peut être qualifiée ainsi tant partout où je suis passé les ruelles sont jonchées de déchets et de poussière. Si les vieilles maisons sont belles, elles sont cachées par les lignes électriques anarchiques ou par des vieux panneaux publicitaires. Les balcons richement décorés côtoient ceux de béton. Sur les fines sculptures de bois courent les gaines plastiques d’installations électriques... Mais en me promenant de rues en rues, de cour en cour, je découvre de jolies maisons comme je n’en avais encore jamais vu en Inde. Je retourne prendre un thé à l’échoppe d’hier soir pour préciser ma pensée au tenancier. En lui montrant la maison qui fait face à sa boutique, je lui indique «: house is beautiful!" et là il semble d’accord en me précisant : " old!, 200 years..." et en m’offrant le thé.


"One photo please" - Padti - 11 janvier 2003

   Prendre les gens en photo ne m’est pas une chose facile. J’ai un peu de mal à sortir mon appareil photo, à cadrer une personne, à déclencher et au revoir... Doucement, j’apprends à ne plus éprouver de gêne. Je demande d’un petit signe en montrant l’appareil photo si je peux prendre cette femme en train de vanner, cet enfant dans les bras d’un grand-père, ce laboureur derrière ses bœufs, cette marchande de citrons... Souvent nous échangeons des sourires, rarement on me repousse. C’est même moi qui dois refuser de prendre des clichés quand les gens viennent me demander de les prendre en photo : "et moi, et moi, et moi...". Et puis contre toute attente, je suis moi aussi la cible des photographes: "one photo please". Des étudiants, le plus souvent, qui, en séjour dans les collines, au bord de la mer, n’hésitent pas à arrêter leur véhicule pour venir pauser fièrement autour de moi. Ils repartent aussitôt bien souvent sans même me questionner sur ce que je fais et d’où je viens : "one photo please et good bye!" Séverine s’est ainsi retrouvée avec trois bébés sur les bras que les femmes voulaient photographier en sa compagnie. Parfois, au bout du cinquième arrêt "one photo please", je montre quelques signes de nervosité, ne comprenant pas vraiment l’objectif d’une telle photo. Si mes photos essayent de décrire une action, un trait de caractère, celles où je pose au milieu de ces indiens ne me semblent pas d’un grand intérêt «: T’as vu l’étranger à côté de moi!»... C’est d’ailleurs ce à quoi j’ai eu droit l’autre jour en déjeunant à côté d’étudiants. L’un est venu me voir et m’a montré une photo où il était entouré de deux américains. Dommage, ce jour là il n’avait pas son appareil pour me demander "one photo please".


"Curieux" - Padti - 11 janvier 2003

   Si je voyage de village en village, de ville en ville et de pays en pays, c’est pour assouvir mon désir de curiosité. Mais bien souvent, c’est moi l’objet de curiosité des habitants que je rencontre. Comme dans cette petite ville de Padti, aux portes du désert du Kutch dans le Gujarat. A la petite gare routière, je cherche un endroit où loger. Un homme me guide alors vers un "guest house" improvisé. C’est qu’il n’existe pas de structure hôtelière dans cet endroit où les gens de passage sont rares. J’attends alors devant une échoppe pour qu’on me fasse visiter une pièce où dormir. Un touriste en short moulant sur un vélo bardé de bagages, ça suscite la curiosité. Rapidement, une petite foule se forme, attirant d’autres gens. Les enfants s’agglutinent autour du vélo dont j’ai le plus précieux, la sacoche de guidon, en bandoulière. On m’interroge en gujarati puis en hindi. Finalement, seuls quelques-uns me posent les habituelles questions en anglais ": what is your name?"; "wich country?"... Ils traduisent alors mes réponses aux autres. Je suis habitué à ces attroupements et ne crains pas pour mon vélo, ni mes bagages. Ce sont d’ailleurs les adultes qui se chargent de sa protection en repoussant les gamins trop curieux. Mais ce sont ces mêmes adultes qui souvent "bidouillent" les commandes des vitesses. Alors là, j’interviens d’un "don’t touch, please!". C’est que manipuler ces commandes sans faire avancer le vélo les détériore. Comme ce câble un peu usé que j’ai retrouvé cassé un matin. Au moment d’emporter mes bagages dans ma chambre, ils sont attentifs au système de fixation des sacoches voyant, d’un coup, ma monture se disloquer en de multiples morceaux. Il y en a toujours un pour m’aider à monter les bagages. Quand j’ai définitivement disparu du décor, chacun retourne vaquer à ses occupations. Que peuvent-ils bien imaginer alors?...


"Cerf-volants" - Gujarat - 11/14 janvier 2003

   Le Gujarat est un état frontalier du Pakistan. Les terres cultivées sont arides et une grande partie de son territoire n’est que désert, objet de ma visite. Quelques lacs ponctuent cette aridité comme cette réserve ornithologique située à Nalsarovar. Mais la sécheresse a eu raison du lac aujourd’hui à sec. Les pélicans, les grues, les échasses. les avocettes... s’en sont allées patauger ailleurs. Pourtant, dans le ciel de la ville de Viramgam volent de belles couleurs, celles de petits cerfs-volants guidés avec dextérité par les gamins. En me promenant dans la ville, je découvre plein d’échoppes consacrées à ce petit losange de papier ou de plastique de 30 cm de côté. Des personnes teintent les ficelles de coton sur des machines artisanales faites de jantes de vélo. La ville entière semble se consacrer au cerf-volant. Alors que je regarde de près opérer les teinturiers, des jeunes viennent me préciser que le 14 janvier a lieu le festival des cerfs-volants. Décidément, en Inde tout est prétexte aux festivités. Rares sont les villes traversées où rien ne se passe... A un carrefour, j’observe une bande de gamins, en haillons, manier leur "volatile". Les fils électriques où sont accrochés des dizaines de cerfs-volants déchiquetés ne semblent pas les gêner. Les enfants se passent la ficelle de mains en mains. Ils "lâchent du mou" et tirent des grands coups pour donner de la vitesse à l’engin qui zigzague à une cinquantaine de mètres de hauteur. Les enfants ne se contentent pas de le regarder. Non, l’objectif de ces virages à vive allure est de sectionner la ficelle de coton des cerfs-volants alentours. La petite bande que j’observe devant moi excelle en la matière. Déjà trois cerfs-volants libérés de leur lien. A chaque fois, l’équipe exulte en se tapant dans les mains : "yeah!", "clac!", tel des champions de cricket... Le cerf-volant qui vient d’être leur cible virevolte au gré du vent au-dessus de la ville sous le regard impuissant de celui qui le guidait, là-haut, perché sur un toit. Mais il n’est pas perdu pour tout le monde... Déjà, des enfants, nez en l’air, slaloment entre les autos, les rickshaws, les vélos, les motos, les chameaux attelés, les piétons et les marchands ambulants pour le récupérer. Ainsi, même les plus pauvres, ceux qui n’ont pas les huit roupies (environ 20 centimes d’euros) pour s’acheter un cerf-volant peuvent s’adonner aux joies de la voltige. Mais pour cette fois c’est raté, le cerf-volant libéré vient de trouver refuge sur un toit... Même dans ce tout petit village, Mera, on se prépare à la fête. Les instituteurs qui m’invitent à discuter autour d’un thé, sont en train de confectionner les précieux objets. Dans la grande ville de Mahesana, on m’avertit que demain, 14 janvier, le grand jour, toutes les boutiques sont fermées pour fêter l’évènement. Effectivement, en ce jour de fête, des centaines de cerfs-volants multicolores volent dans le ciel jusqu’à la nuit ou les pétards prennent le relais...

"Petit désert du kutch" - Gujarat - 12 janvier 2003

   Me voila à Zinzuwada, aux portes de ce désert de 4 000 km2, réserve naturelle qui protége la dernière population d’ânes sauvages indiens. A l’entrée du village, les ghats descendent vers le lac asséché. Les femmes puisent l’eau salée dans deux grands puits. Je demande à la petite foule qui s’est formée autour de moi la direction de la route qui longe le désert. La communication est difficile. Peu parlent l’anglais et les questions fusent de toutes parts sur mes origines. Une personne semble pouvoir me renseigner. Je m’en rapproche, ignorant alors les autres curieux. En pointant du doigt la route indiquée sur ma carte, je questionne : " je veux aller sur cette route qui longe le désert". "Elle n’existe pas !" me répond mon interlocuteur. J’insiste un peu (j’ai appris à insister depuis que je voyage...) ": elle est indiquée sur ma carte, elle doit exister". "C’est une piste qui traverse un morceau de désert" me précise -t-il alors. "Avez-vous de l’eau, de la nourriture ?" s’inquiète-t-il. Je lui montre mes quatre bouteilles d’eau et les victuailles que j’ai dans mon sac. Seul, il me guide alors vers la piste. Nous franchissons un porche magnifiquement sculpté de dieux hindous et de créatures. "C’est cette piste, suivez-là..." me dit-il. "Elle est bien tracée, on ne peut la perdre?" lui demandais-je un peu inquiet en regardant l’horizon. "Non, toujours tout droit" me confirme-t-il. Mais l’a t-il déjà empruntée ? Je demande confirmation (j’ai aussi appris à demander confirmation depuis que je voyage...) à quelques personnes qui chargent dans des camions du sel rapporté du désert. Mais ils ne comprennent ni mes mots, ni ma carte... Vers 9h00, je quitte le village, droit devant... Des grues s’envolent devant moi, d’un marais asséché. Après 10 km, j’arrive à un premier village où les habitants me regardent incrédules. Je suis la piste qui bifurque alors ! Où aller? A droite, à gauche? Je retourne au village pour me renseigner mais cette fois pas un anglophone parmi l’attroupement. Un vieil homme me fait comprendre par geste que c’est le désert par-là et qu’il faut de l’eau. J’en ai. Alors, à droite ou à gauche? Faire demi-tour n’est pas la troisième voie... Je ne comprends pas la réponse : c’est un signe qui montre et la droite et la gauche! Je demande à ce que l’on m’accompagne pour me montrer le bon chemin. Les villageois missionnent un cycliste que j’ai peine à suivre, m’enlisant dans les ornières de sable. Finalement, me voilà dans le désert sur une piste unique. Je remercie mon guide et continue mon chemin, non sans une appréhension. Apres réparation d’une crevaison, je roule maintenant sur une piste qui se divise et qui serpente d’exploitation de sel en exploitation de sel. Des pompes remontent l’eau salée des nappes phréatiques qui coule dans des bassins où le sel cristallise après évaporation. Autour de moi, des hectares de marais salants à la blancheur éblouissante au milieu du désert ! Je comprends que la piste ne me mènera nulle part, simplement vers des exploitations... Je décide donc de "naviguer" à vue en direction de l’est pour retrouver les marges buissonnantes du désert. Je vois ces buissons qui marquent les limites du désert à environ 5 à 10 km. Puis le château d’eau d’un village un peu plus loin... En prenant dans cette direction, je finirai bien par couper une piste. Pédaler sur un sol qui s’enfonce de quelques centimètres est difficile. C’est en poussant le vélo que je continue droit devant. Je suis cerné par les mirages que j’observe un moment. Des buissons ressemblent à des navires sur l’eau. La chaleur qui trouble l’horizon imite les vagues sur l’océan. Pas un bruit... Si celui d’un vol de grues qui passe en altitude. L’instant est magique... J’aperçois au loin la blancheur des montagnes de sel. Non, elles bougent ! Encore une illusion d’optique? Je sors mes jumelles et identifie les tâches blanches: quatre ânes sauvages ! ... Je pousse maintenant mon vélo en suivant les grandes empreintes laissées par un troupeau de chameaux. D’autres ânes galopent à mon arrivée dans la zone buissonnante où je fais une halte déjeuner. Il est 14h00 et je commence à avoir faim. La faune s’offre alors en spectacle... J’aperçois trois grands ongulés sauvages à la silhouette étrange. Dans un arbre, un grand rapace est perché. Un autre vole dans le ciel. Un guêpier et une pie grièche chassent les insectes et reviennent sur leur perchoir favori. Une gerbille plonge dans son terrier. En repartant, c’est un renard d’Inde, aux oreilles effilées, qui fuit et stoppe pour observer l’intrus que je suis... Quelle richesse! Je jubile. J’aimerai bivouaquer en ce lieu mais ne sachant pas où je suis, je préfère regagner le village que signale là-bas un château d’eau. J’arrive au village où des dizaines de maisons identiques et alignées sont en construction. On me guide vers le chef de chantier anglophone. A l’aide de sa carte routière, nous traçons sur la mienne le chemin que je dois suivre pour sortir du labyrinthe buissonnant. Il me propose à manger. Je refuse mais lui demande s’il a du thé que je savoure en me "repassant" les images de ma petite traversée du désert...


"Pèlerinage Jain" - Shankeshwar - 14 janvier 2003

   Représentant quatre millions de pratiquants, les jains croient en la purification totale de l’âme qui permet d’atteindre la libération suprême. Shankeshwar est un haut lieu du jainisme. De nombreux temples en apparence hindouistes sont jains comme le révèle leur blancheur extrême. En cheminant ce matin sur une petite route, qui devient piste, je croise un grand nombre de pèlerins qui se dirigent vers la ville sacrée. De blanc vêtus les jains se reconnaissent également à quelques signes bien distinctifs. Souvent, ils portent un petit balai de coton qu’ils utilisent pour éviter de mettre le pied sur le moindre signe de vie. Utilisés essentiellement dans les temples car je n’en ai vu aucun s’en servir. Même dessein pour ces quelques pèlerins masqués : ne pas inhaler la moindre petite bête...


"Delhi, old and new..." - Delhi - 17 janvier 2003

   New Delhi, comme son nom l’indique est la ville récente aux grandes avenues, aux nombreux ronds-points, aux grands bâtiments. S’y balader à vélo est aisé tant les rues sont démesurées mais limités sont les centres d’intérêt. Old Delhi, le Delhi historique est à l’image opposée de New delhi. Je crois n’avoir encore jamais vu un tel cauchemar de crasse, de puanteur et de bruit. J’ai l’impression que toute la saleté de l’Inde s’est invitée ici pour le festival de l’horreur... Allez, je vous emmène pour une petite visite du vieux Delhi, mais attention, âmes sensibles s’abstenir... En sortant de ma chambre d’hôtel glacée (il règne dans le nord de l’Inde un froid exceptionnel (2 degrés la nuit) qui a déjà fait de nombreuses victimes parmi les sans logis), je suis surpris par le bruit d’un moteur dans la pièce d’à côté. Pas d’inquiétude, c’est le groupe électrogène qui est en marche pour cause de coupure d’électricité. Dans la rue de Main bazar, la rue des hôtels bon marchés, où se croisent les voyageurs de toutes nationalités, c’est l’effervescence. Les rickshaws à pédales transportant des gens, une demi-douzaine d’enfants ou des marchandises, circulent entre les étals et les piétons. J’arrive à un grand carrefour encombré par le trafic : triporteurs à pédales et à moteur, motos, chevaux, autos, piétons... La rue qui mène à la grande mosquée, Jama Masjid et au fort Lal Qila est grisouille. Les vieux immeubles semblent bientôt s’écrouler, les lignes électriques (d’énormes câbles!) semblent emmêlées en d’inextricables nœuds. Plus j’avance et plus je crois m’enfoncer dans une décharge d’ordures. Les rues deviennent boueuses d’une eau sortie de je ne sais où, les immeubles pire que crasseux et les mines des gens, misérables... La grande mosquée apparaît soudain comme un joyau au milieu des poubelles. Aujourd’hui c’est vendredi, le jour de prière : c’est la grande affluence à la mosquée gardée par des agents policiers. En fait Old Delhi n’est qu’un grand bazar et je me retrouve maintenant dans le quartier "boucherie" entre les étals de viande. Viande très fraîche malgré l’absence de réfrigérateur et de papier cellophane puisqu’elle est encore sur pieds. Chèvres et poulets vivants attendent le client. "Un poulet pour madame!" et "couic!"... Même les poissons entiers continuent à sursauter sur les étals Inévitable, je ressors ensanglanté : ma veste est souillée par des tâches de sang! Ouf, un peu de verdure... Me voilà dans un jardin public, Netaji sabhash park, qui ressemble à un véritable champ de bataille. Les portes jonchent le sol, les bassins sont défoncés et des gens miséreux gisent sur l’herbe grillée... Ah, les soldats juchés sur leur piédestal s’intègrent bien au décor. Des jets d’eau? Non, à l’odeur, les seuls jets qui animent le champ de bataille sont d’urine... Face au vieux fort magnifique, je me retrouve dans un dédale de ruelles où je me perds. De ces ruelles sombres, où l’on ne peut se croiser tant elles sont étroites. Où est la sortie? La voici! La rue, plus large, n’en est pas moins écœurante, l’odeur est un mélange d’huile de friture des marchants ambulants, d’urine, d’égout et de gaz d’échappement des groupes électrogènes vrombissant. Sur le trottoir, des vendeurs proposent du thé, des fruits finement découpés... Bon appétit! A côté, une femme crasseuse épouille ses enfants, des gens dorment sous des couvertures, d’autres font de la couture ou rasent les barbes. De l’air! De l’herbe! J’arrive au Mahatma Gandhi park... Des grues! Non, pas les oiseaux, ces gros engins de métal qui creusent le sol pour installer le métro. Enfin, je trouve un petit coin de verdure autour de la statue de Gandhi, où dorment des sans logis. Sur un banc, un jeune se passe inlassablement un peigne dans ses cheveux huileux. Enfin, dans cette ville qui semble à l’abandon, le soleil vient m’apporter un peu de douceur au milieu de ce festival des horreurs...


"Trains indiens, mode d’emploi" - Rewari - 18 janvier 2003

   Par deux fois, j’ai grimpé dans les trains indiens accompagné de mon vélo. Plus de 1 000 km entre Mangalore et Mumbai et entre Mahesana et Delhi. Deux grands tronçons pour m’éviter de pédaler après le temps... Prendre le train avec un vélo, quatre sacs, une tente et un matelas mousse ne pose, en Inde, aucun problème. Quelques heures avant le départ, je me présente au "parcelle office", le bureau des colis pour y faire enregistrer mon vélo qui partira dans le compartiment des bagages. A Mahesana, je bouscule un peu les habitudes : "hola! Non, c’est pas possible! Le train ne s’arrête que deux minutes et il y a déjà plein de colis. Votre vélo partira demain matin à 11h30 dans le train de marchandises. Il arrivera le lendemain à 6h00 à Delhi". Cette perspective ne m’enchante guère... J’insiste un peu sans énervement et finalement les deux minutes suffiront à mettre un vélo de plus. On m’offre même le thé... Revoir le vélo à la gare de destination est toujours une grande joie. Le récupérer est moins drôle... Il est 7h00 quand j’arrive à la gare de Bombay. Je me dirige vers le wagon des bagages d’où mon vélo descend. Je tends le papier pour le récupérer "non, il faut aller au bureau des colis" m’indique t-on. Je suis mon vélo jusqu’au bureau. "Ca y est, je peux le récupérer!". "Non, le bureau n’ouvre qu’à 9h00...". Une chance qu’on ne soit pas dimanche car le bureau serait fermé pour la journée! Mais là aussi on m’offre le thé pour patienter... A Delhi, j’ai compris, je file au bureau des colis et tends mon papier. "Allez sur le quai voir si votre vélo y est!" ai-je en réponse. Bardé de mes bagages, j’arrive au dernier wagon des bagages et tends, soulagé, mon billet. Le contrôleur y écrit quelques mots et me demande de retourner au bureau des colis... Là, je tends, content, mon petit papier griffonné : " allez au LDO, au bout du quai numéro 15!" me dit-on alors. Epuisé par le poids de mes bagages, je tends désespérément ce fichu papier gribouillé. Cette fois, je crois que c’est la bonne. Adieu papier chiffonné, me voila avec un beau papier tamponné tout neuf! Et il me permet de récupérer de suite ma bicyclette. Un dernier contrôle avant la sortie de la gare. L’agent, sans trop d’espoir, avec un léger sourire, me demande dix roupies. "non, j’ai déjà payé!" répondis-je fermement en avançant et sans provoquer la moindre réaction de l’agent... Et c’est toujours avec plaisir que je poursuis ma route sur mon vélo retrouvé...


"Haridwar, ville sacrée" - Haridwar - 25/29 janvier 2003

   Haridwar est une ville située à l’endroit où le Gange quitte les contreforts de l’Himalaya. Des millions de pèlerins y viennent chaque année pour se baigner dans une eau au pouvoir purificateur extrême... Au bord du fleuve aménagé de plusieurs barrages, assurant un débit d’eau constant, la petite ville n’est qu’une succession d’hôtels bons marchés ou luxueux, d’échoppes d’offrandes et de souvenirs. Sur la rive droite du large fleuve, des ghats sont aménagés. Plusieurs esplanades sur lesquelles se dressent des temples de couleurs blanche et orange mais aussi des cabanes de tôles des vendeurs d’offrandes. Des escaliers descendent dans l’eau. Pour éviter la noyade, les pèlerins peuvent se retenir à de grosses chaînes régulièrement disposées le long des escaliers. Sur ces ghats, c’est la frénésie et un festival de couleurs, punjabs, saris et autres vêtements traditionnels sont portés par les femmes venues de régions diverses! Les castes se côtoient dans une eau glacée. Les sâdhus, les saints hommes, se purifient à côté du bain familial. On vient également se purifier en groupe organisé comme cette cinquantaine de pèlerins habillés de jaune et de rouge. Les sikhs sont là aussi. Ils se reconnaissent au turban qu’ils portent sur la tête qui sert à maintenir la chevelure jamais coupée. Pour le sikhisme, religion monothéiste, amalgame d’hindouisme et d’islam, le fleuve est également sacré. J’observe une famille venue se purifier. Le grand-père ne porte que quelques gouttes au front mais les enfants n’ont pas le choix. Le petit de 3 ans n’offre pas de résistance, il est plongé nu dans l’eau et remonte en pleurs... Son grand frère de 7-8 ans, exprime son refus! Tant pis, ils seront trois à accomplir la purification divine : lui et les deux personnes qui le tiennent par les pieds et par les mains. Un peu plus loin, sur de petits pontons, on vient confier les cendres des défunts au fleuve sacré. Au pied des pèlerins, les "pilleurs de sacré" sont là aussi. Armés de perches et d’une glace qu’ils plaquent contre l’eau, ils cherchent pendant des heures les pièces lancées en offrandes, les métaux précieux qui accompagnent les cendres dispersées... Sur l’esplanade, c’est la foire! Les vaches sacrées somnolent, des photographes proposent d’immortaliser le bain sacré, des vendeurs sont chargés de bidons plastiques de toutes tailles pour rapporter un peu d’eau sacrée, les marchands d’offrandes confectionnent de petites embarcations, feuilles remplies de fleurs, des vendeurs de gadgets (colliers, cartes postales...) appellent le client et puis il y a ces hommes en costume qui m’accostent : "your name?". "pourquoi voulez-vous mon nom?" répondis-je. Ils me montrent un carnet où ils s’apprêtent à noter mes coordonnées. Je proteste:"mon nom, non!" Ils me montrent alors un badge d’"officiel" mais je ne comprends pas et je préfère quitter les lieux. Sur mon guide de voyage, je comprendrai plus tard l’explication de cette interpellation. Les pèlerins qui fréquentent les ghats sont invités à faire un don dédié à l’un des nombreux temples de la ville. Les étrangers, désormais autorisés à fréquenter le lieu sacré, sont également sollicités... Mais gare, des receveurs non officiels rodent... En remontant les escaliers qui mènent à la rue, c’est le défilé des mendiants lépreux, mal formés et mutilés. Un aveugle joue d’un petit instrument de musique inaudible dans le brouhaha ambiant. Quand la nuit tombe, les ghats s’illuminent de grands feux de joie autours desquels des pèlerins entonnent des chants à la louange des dieux. Le soir, l’esplanade désertée sert de terrain de foot à une dizaine de gamins en guenilles. Pas de but, pas de limites, le seul objectif est de frapper dans la balle! Un vieux sâdhu, que le spectacle amuse, s’essaye à un coup de pied... Raté! Et puis en cette fin de soirée, le lieu sacré est également le théâtre d'échauffourées. Du haut du ponton, je ne comprends pas pourquoi tout le monde s’acharne sur cet homme en fuite, sâdhu et gamins compris frappant de leurs pieds une autre cible. A l’écart des ghats, les rues et ruelles retentissent du vacarme des haut-parleurs au son nasillard que transportent des triporteurs à pédales ou à moteur couverts de banderoles. Même des cortèges se forment et, calicots en mains, se mettent à crier. Mais que disent -ils : "shiva, shiva..." ou "are krishna..."? Non : "vive le parti du congres!". Une bataille électorale fait rage... Haridwar, une ville sacrée très animée...


"Sur les bords du Gange sauvage" - Pachmarhi - Haridwar- 26/29janvier2003

   Cet après-midi, je quitte la frénésie des ghats de la ville d’Haridwar pour explorer les bords du Gange sauvage. A la sortie des contreforts de l’Himalaya, le grand fleuve me rappelle la Loire... Les couleurs jaunies de l’herbe asséchée et des arbres effeuillés des rives et des îles. Les grèves lumineuses. Le bruit du ruissellement entre branches et galets. Le cancanement d’une grande troupe de canards venue chercher ici la douceur hivernale : colverts, souchets, pilets, siffleurs, tadornes, grèbes, sarcelles, et harles. Cette grande silhouette dans le ciel, un balbuzard pêcheur? Non, un aigle qui met en vol les palmipèdes. Un autre se régale sur une plage de sable. Repu et harcelé par un milan noir, il trouve repos sur la branche d’un arbre mort. L’ombre d’un vautour me cache un bref instant des rayons du soleil. Un autre grand rapace glisse dans le ciel. Cette fois, c’est bien le balbuzard de mes bords de Loire. Tout me rappelle à elle... Ces petits cris dans mon dos qui vont d’arbres en arbres : un pic épeiche? Une perruche décortique les graines dont l’enveloppe tombe en virevoltant. Ce plongeon et cette fusée qui rase l’eau, un martin-pêcheur? Oui, un martin pêcheur. C’est un festival ornithologique(1). Et ce bruit de branchage : un ragondin, un castor? Une troupe de singes qui sautent de branches en branches et qui d’un pas hésitant traverse la rive pour aller s’abreuver au grand fleuve. Sur la rive d’une île, en face, un renard marque son territoire de jets d’urine. Une biche et son faon traversent un bras du fleuve à quelques mètres devant moi. Et puis, ces tours blanches à l’horizon, dépassant de la cime des arbres, le château d’Amboise ou de Chaumont-sur-Loire? Des temples hindous. Et ces tas de cendres au bord de l’eau, vestiges de feux de joie d’une rave party clandestine? Blasphème! Ce sont les restes des bûchers de crémation comme en témoignent quelques morceaux d’os et un collier calciné. Flânant sur le chemin du retour, j’observe le soleil rougeoyant descendre sur l’horizon derrière un voile de brume écarlate. Dans cette pénombre naissante, le fleuve apparaît alors en un miroir géant. Loire ou Gange?
(1) Plusieurs espèces de cigognes (ciconia nigra, ephippiorhynchus asiaticus), de vanneaux (vanellus malarbaricus, vanellus indicus), de vautours (gyps bengalensis, Sacrogyps calvus), de martins-pêcheurs (Ceryle rudis, Alcedo hercules), une sterne (sterna acuticaudo), hérons, aigrettes, limicoles, bergeronnettes, chouette, loriots...


"Village tribal" - Haridwar - 29 janvier 2003

   Aujourd’hui, à une dizaine de kilomètres d’Haridwar, je pars découvrir ces rivières asséchées qui pénètrent dans la jungle sauvage. Je roule, au fond d’une petite vallée caillouteuse, sur un sentier tracé par quelques bicyclettes. Je rencontre trois femmes en marche vers la forêt qui, serpes sur la tête, commentent en éclat de rires mon passage. Rires moqueurs? Plutôt rires de surprise... La piste est jalonnée de crottes d’éléphants. Je file entre la végétation devenue dense. Le petit chemin suit un couloir entre les hautes herbes et les arbustes. C’est oppressant! J’imagine alors surgir de cette brousse quelques fauves... Les seuls bruits de branchage qui me mettent en éveil sont finalement ceux de paons qui s’envolent lourdement à mon arrivée. Après 5 kilomètres de calme dans ce lieu sauvage, c’est la fin du parcours... La piste pénètre dans un enclos de branchages où se blottissent dix maisons de terre et de paille! Une petite communauté tribale vit ici au milieu de la forêt. Je m’arrête pour découvrir ce lieu plein de mystère. J’attire l’attention des quelques habitants et des buffles qui me regardent placidement. En ce milieu de matinée, la cours s’anime du rire des enfants. La plupart des adultes sont en forêt ou partis à la ville vaquer à leurs occupations : rapporter du fourrage, guider les troupeaux, vendre le lait... Comme ce jeune homme qui s’en va à bicyclette avec un bidon de lait rempli de la traite du matin. Je reste là un moment pour ressentir la vie de cet endroit. Les buffles et les vaches sortent et entrent par des ouvertures aménagées dans l’enclos. Les veaux sont attachés pour être sevrés. La fumée sort de quelques huttes où l’on se réchauffe. A moins que ce ne soit pour préparer à manger... La forêt des collines environnantes retentit des chants d’oiseaux et de cris étranges. Sortis de nulle part, trois buissons ambulants arrivent au village! Ce sont des femmes surchargées de feuillage. Elles rentrent leur lourd fardeau dans leur hutte. Une d’entre elles, avertie par les enfants de ma présence aux abords du village, vient me voir en compagnie de ses quatre enfants. J’appréhende la rencontre. Est-ce pour chasser l’intrus que je suis? Mais son large sourire atténue mes craintes. Il est radieux et efface la fatigue d’une matinée de dur labeur. Comme j’ai l’appareil photo en main, la femme me montre sa petite dernière, en haillons, la morve au nez et les joues crasseuses en m’invitant à faire un cliché. Dans son punjab délavé, déchiré et rapiécé, coiffée d’un châle noir poussiéreux, la femme tient son enfant dans les bras en posant avec plaisir devant l’objectif. Je la remercie. Elle m’interroge mais je ne comprends mot. Puis elle porte sa main à sa bouche pour signifier : "nourriture". Je comprends alors qu’elle veut quelque chose à manger en récompense de sa pose photographique, comme cela est chose courante dans les sites touristiques, mais là... Elle réitère son geste en disant : "doud, doud...". J’hésite un instant puis reviens avec un petit paquet de gâteaux. Elle rie et continue son ": doud, doud...". Je me dis alors que mon geste est ridicule, insignifiant et qu’elle attend bien mieux que ces gâteaux à quatre roupies... "Non, je n’ai rien d’autre" lui fis-je comprendre. Mais je me trompais... Elle s’en retourne dans sa hutte suivie de ses enfants qui se chamaillent le paquet de gâteaux. Puis elle réapparaît en me faisant signe de venir tout en imitant la nourriture. Tout devient clair! Non, elle ne quémandait pas. Bien au contraire, elle m’invitait à manger! Dans la sombre hutte, une casserole sur le feu fait bouillir le lait de buffle. A côté, une coupelle remplie de sucre : "doud, doud!" me dit-elle en montrant les ustensiles. Le "doud" est ce lait chaud sucré que je bois chaque jour à la fin de mes repas. Mais pour moi c’est du :"hot milk"... Je découvre alors l’intérieur en terre battue de cette cabane. Dans un coin, la cuisine dont le foyer à même le sol est fait d’un modelage de terre. Dans un autre coin, la couche commune faite d’herbe sèches et de grosses couvertures que la femme range alors. Pas d’électricité, pas de meubles... Je me délecte du "doud" devant quatre petits spectateurs ébahis. Que peuvent bien imaginer ces enfants qui me regardent avec tant d’étonnement? ... Le "doud" englouti, la femme m’invite à la suivre en disant "bailli, bailli". J’arrive dans une hutte où se trouvent quelques femmes en train de préparer le repas et un homme. Le chef du village? Je n’en sais rien. Comprenant l’anglais, je lui explique mon voyage et je le questionne. J’apprends ainsi, qu’au pied du grand fleuve sacré, cette petite population tribale est musulmane comme en témoignent par ailleurs les foulards et les châles qui essaient de dissimuler les chevelures des femmes et des jeunes filles. Non, dans la forêt, il n’y a pas de tigres me rassure-t-il. Puis je quitte en douceur la hutte enfumée et le village. Et d’un geste de main, salue avec insistance la femme qui m’a invité à franchir le seuil de l’enclos. Elle me répond d’un éclat de rire et d’un geste de main. En remontant sur mon vélo, je suis abasourdi. J’ai envie de m’asseoir pour profiter éternellement de cet instant vécu. Un peu comme quand des amis vous font une belle surprise. Et comme dans pareil cas, j’aimerais remercier mais ne sais pas comment...

"Scènes insolites" - Inde – novembre-décembre 2002-janvier 2003

   Parcourir 4000 km à vélo sur les routes d’Inde, grandes et petites, c’est découvrir lentement la calme vie des campagnes et la frénésie des villes. C’est voir les travaux des champs, semailles à la main, labours à l’araire (j’ai vu quelques tracteurs), moissons à la faux (j’ai aussi vu quelques moissonneuses) des cultures de riz, de maïs, de colza, de tournesol, de canne à sucre. C’est voir grimper les hommes sur les cocotiers, avec une simple sangle autour de la taille, pour y faire tomber les gros fruits. Dans les embruns, c’est regarder les pêcheurs partir sur leurs grandes barques. Sur la plage, c’est sentir l’odeur des poissons qui sèchent à même le sol. Dans leurs saris colorés, c’est chaque jour, presque chaque instant voir des femmes. A la fontaine, remplir les jarres de plastique ou de métal. Au bord de la rivière, frapper le linge sur une pierre. Dans les champs, arracher les mauvaises herbes ou guider les troupeaux. Dans la forêt, ramasser du bois et porter sur la tête d’impressionnants fagots. Sur les bords de routes en construction, casser les pierres, les cailloux avec de petits marteaux ou bien porter sur la tête des tas de gravats. Autre spectacle des bords de route, contre un tronc, sur la berme, dans le fossé, c’est faire le triste constat du nombre de carcasses de tôles froissées. Plus agréable est la découverte de ces mangoustes, ces singes qui traversent la route. De ces pélicans, et grandes grues au bord d’un étang... La traversée des villes et villages est : klaxon, slalom, poussière, bidonvilles, cortèges... Mais aussi ravitaillement de fruits sur les étals et de thé brûlant chez les marchands. C’est également découvrir à l’œuvre les artisans, mécaniciens, tisserands, couturiers... Voilà ce que fut le spectacle au fil des kilomètres au guidon de ma bicyclette. Et puis, il y eut quelques scènes insolites, drôles ou pathétiques...


"Deuils" - Jhunjhunu - 21 janvier 2003

   Après avoir réparé une crevaison à l’ombre d’un bel arbre, je me lave les mains à la fontaine d’un petit village en compagnie des chameaux domestiques qui s’y abreuvent. Soudain, un bruit terrifiant! C’est un cri. Un cri qui vous glace, un cri qui vous fige. Un petit attroupement vient de descendre de deux charrettes tirées par les chameaux. Des hommes plutôt âgés portent des enfants dans les bras. Ils semblent abasourdis, pas de mots, rien, ils marchent vers les maisons. A côté, cinq ou six femmes ont le visage recouvert par leur sari et soutiennent une femme en pleurs et qui pousse des cris de lamentation. Des cris si terribles qu’ils ne peuvent que signifier la disparition d’un être cher, un enfant, un mari... Le silence semble s’être brutalement abattu sur le village où ne résonne plus qu’une triste complainte de sanglots. Les pédales semblent alors plus dures à faire tourner, j’ai les jambes en coton. Un autre matin, en quittant la ville d’Haridwar, je double un petit groupe d’hommes silencieux. L’un d’eux tient à bout de bras un petit corps dans un linceul immaculé. Me trompant de direction, je les revois quelques minutes plus tard au bord du Gange sacré. Ils creusent la tombe de l’enfant... Si la religion hindoue préconise d’incinérer le corps des adultes, les enfants sont inhumés.


"Les p’tits coins, c’est par où?" - Inde - novembre, décembre 2002, janvier 2003

   "Où vous voulez!" me répondrait-on. Dans les campagnes, beaucoup de maisons n’ont pas l’eau courante ni de système d’évacuation des eaux usées. On fait la vaisselle dans les ruelles avec l’eau rapportée de la fontaine. Pour satisfaire ses besoins naturels, c’est la chasse aux p’tits coins... Enfin, les p’tits coins à l’abri des regards sont difficiles à trouver. D’autant qu’il faut éviter de souiller les champs cultivés. Alors "les p’tits coins, c’est par où?". Le plus souvent, c’est sur les bermes de bords de route. Tous les jours, j’ai droit au spectacle des gens assis sur leurs talons... Un matin, ce fut le festival! Une quinzaine d’hommes se croisaient à la sortie du village avec leur petit pot de fer ou de plastique rempli d’eau pour le lavage. Peut-être y avait-il eu la veille un repas communal particulièrement épicé... Une autre fois, alors que je me délasse dans une mer à plus de 25 degrés, je vois plusieurs hommes face à l’horizon bleuté, les mains jointes et assis sur leurs talons. Je me dit :" sans doute des pêcheurs qui prient pour une belle journée de pêche...". L’image était poétique... Mais la réalité beaucoup moins quand je vis les hommes se rapprocher des vagues pour se laver. J’ai soudain trouvé l’eau glacée! Je ne sais pas où vont les femmes indiennes, mais j’en ai rarement surprises au p’tit coin. Existe-t-il des endroits secrets? Attendent-elle la nuit tombée? L’Inde ne m’a pas dévoilé tous ses mystères...


"Simplets"

   J’ai parfois surpris, en traversant la campagne, les simplets du village comme cette fois là... A la sortie d’un hameau, la silhouette d’une personne allongée sur le parapet d’un petit pont apparaît au loin. Cheveux ébouriffés et crasseux, le corps totalement nu recouvert de poussière, une femme accoudée sur le muret regardait passer les gens...


"Gastronomie indienne..." - Inde - novembre, décembre 2002, janvier 2003

   Bonne ou mauvaise la nourriture indienne? Epicée! Trop épicée! Pas un repas sans que je finisse la bouche incendiée, les papilles enflammées. Heureusement que le verre de thé, véritable canadair, est là, prêt à déverser le précieux liquide sur le foyer... Dans le sud de l’Inde, le principal plat rencontré est le "meal". Dans un plat en inox compartimenté, l’ingrédient principal est du riz blanc auquel on ajoute à sa guise les deux ou trois petites sauces de légumes. On peut également commander ces petites sauces indépendamment avec des petites galettes, les chapatis. Après un mois de meal, midi et soir, j’ai fini par manger le riz blanc tant les sauces m’écœuraient, trop épicées qu’elles étaient. J’ai bien fait l’essai de quelques autres mets, mais... Un soir, dans un petit restaurant de rue, ne comprenant rien aux propositions en hindi du serveur, j’acquiesçai un peu au hasard des plats proposés. On me servit des sortes de beignets accompagnés d’une sauce. Ecœurant, impossible de mordre une seconde fois dedans... Un peu gêné, je commande un autre plat. C’est, cette fois, une grande galette mais de même composition. Je repars finalement le ventre vide... Dans le Nord de l’Inde que j’ai visité, le "meal" n’est plus. Il est remplacé par le "thali", très semblable pour le néophyte que je suis. Heureusement, la cuisine est plus diversifiée. On me propose des plats du Sud (non merci ), du Nord, chinois... Le plus souvent, je commande un "Veg. pulao", du riz au curry mélangé à des légumes et du fromage. Parfois un "mix. veg.", mélange de légumes servis avec des chapatis. Si les épices n’ont pas disparues, un autre ingrédient est venu enrichir la panoplie des substances écœurantes : le persil. Hum! le persil des salades de tomates dont je me souviens... Beurk! Ce persil (en fait de la coriandre fraîche) que je trie sur le bord du plat en inox... Mon régime est strictement végétarien en Inde après avoir presque été essentiellement carné en Turquie et en Iran. Point commun gustatif entre les trois pays : cette petite coupelle que l’on vous propose en début de repas. Dedans, tranches d’oignons crues, céleri ou de tomate assaisonnées d’un demi citron que je presse. A boire tavernier! Pour finir en douceur, un thé au lait sucré, un grand verre de "sweet lassi" (lait sucré fermenté) ou un grand verre de "doud" (lait chaud sucré). "Bill" (l’addition) s’il vous plait... Sur un morceau de papier, servi sur quelques graines anisées, la lourde note est indiquée : 0.5 à 1 euro...


L’Inde en quelques chiffres...

L’Inde en 80 jours...

Parcours :
  • 4000 kilomètres à vélo
  • 3000 kilomètres sur les rails (3 trajets)
  • 500 kilomètres d’enfer dans le bus
  • 10 états traversés : Tamil Nadu, Kerala, Karnataka, Maharastra, Madhya Pradesh, Gujarat, Rajasthan, Haryana, Uttaranchal, Uttar Pradesh
  • Deux mégapoles visitées : Mumbai, Delhi

Budget : 500 euros dépensés dont
  • Hébergement : 200 euros
  • Nourriture : 200 euros
  • Transport : 50 euros
  • Divers : 50 euros

Hébergement :
  • 2 bivouacs
  • 8 jours passés chez les Kulkarni
  • 69 lodges, guest-house et hôtels

Santé :
  • 3 indigestions
  • 2 rhumes
  • 1 visite médicale


"Vie pratique : chez le barbier..." - Inde - novembre, décembre 2002, janvier 2003

   Tous les 20 jours environ, quand les joues commencent à me gratter, je cours chez le barbier... Fini le rasage au savon avec des rasoirs turcs. La dernière fois, je me suis lacéré le visage après trois quart d’heure de supplice à chaque coup de rasoir : une vraie torture! Alors, pour 20 centimes d’euros, je m’installe inconfortablement dans les fauteuils en skaï défoncés des petites échoppes des barbiers. Je prends garde que le "raseur" installe une lame neuve dans son rasoir pour éviter d’éventuelles contaminations. De quelques coups de blaireau, il me "peinturlure" le visage de mousse à raser. "Shave, clean?" me demande-t-il? "Oui, et n’oubliez pas la moustache!" répondis-je. C’est que je dois parfois insister lourdement pour le rasage de celle-ci dans un pays où 95 % des hommes la portent. Et je comprends pourquoi quand la lame vient s’y frotter. Elle m’arrache quelques larmes que j’essaye de dissimuler. Puis rasé de prêt comme jamais, il m’applique une crème adoucissante...


Inde, dernières impressions

   Depuis la préparation de ce voyage, je considérais l’Inde comme une étape importante : 6 mois de pérégrinations, 10 000 kilomètres, un pays des plus pauvres, des conditions sanitaires rudimentaires, une circulation routière anarchique… Bref, l’Inde me faisait peur… Je sors heureux de cette rencontre avec un pays qui fut douceur avec moi. Son peuple, de cultures diverses m’a souri, jamais inquiété. Sa nourriture m’a rendu quelquefois malade, sans gravité. Sa circulation routière ? J’ai souvent réussi à y échapper en pédalant sur les routes secondaires principalement empruntées par les bus, les bœufs ou les chameaux. J’ai rencontré des gens à la vie très traditionnelle et religieuse. En Inde, chacun a un dieu qu’il soit bouddhiste, hindouiste, jain, sikh, musulman, chrétien… Inconcevable de vivre autrement qu’avec cette aide spirituelle. "Quel est ton dieu ?" me demande-t-on souvent ? Bien sur, l’Inde ne m’a pas caché sa misère et sa saleté autour des grandes villes, des lieux sacrés, des gares. En revanche, elle m’a caché sa nature sauvage, celle qui subsiste dans ses jungles ; les parcs nationaux étant peu propices à sa découverte.
   L’Inde fut une étape importante, à n’en pas douter, mais une étape vers la sérénité du voyage au long cours…


Images d'Inde   -    Récits du Népal